Quatrième levier de l'amana, le théatre intérieur de l’identité
Le développement du langage a fait naître le « Je », cet agent par lequel l'homme se reconnaît désormais comme l'auteur de ses actes.
C'est lui qui agit ici et maintenant, distinguant ce qui procède de lui de ce qui vient d'autrui, du tu, du il, du elle ou du nous.
Il existe par le langage lui-même et s'inscrit dans l'univers des pensées, des émotions et de la communication.
Il ne se connaît qu'au travers des constructions et des représentations mentales qui constituent les contextes dans lesquels il se pense et interprète le monde.
Autour de ce « Je », sans cesse répété comme une évidence, se forme peu à peu tout un théâtre intérieur :
récits,
justifications,
interprétations,
croyances.
De ces fils patiemment entrelacés naissent nos identités, nos rôles et les comportements qui leur donnent corps.
« Je suis ceci ; voilà ce que je fais. »
Autant de conclusions que le langage grave dans l'esprit et que la pensée entretient jusqu'à leur conférer l'autorité du réel.
Mais lorsque des blessures anciennes, des peurs persistantes, des pressions ou des conflits viennent troubler et modifier ces représentations, les processus cognitifs en tirent des conclusions qui infléchissent nos comportements et empêchent nos besoins les plus élevés de trouver leur juste expression.
Les « Je » se définissent alors à partir de représentations rétrécies, comme si l'esprit resserrait le champ de l'existence afin de préserver ce qu'il croit menacé.
Surgissent alors ces paroles si familières :
« C'est moi, je suis comme ça. »
Formule refuge, mais aussi formule prison.
Car ce que nous appelons être « nous-mêmes » n'est souvent qu'un système de cohérence destiné à protéger une image, au prix d'une lente soustraction du vécu et d'une succession d'évitements qui appauvrissent l'existence.
Le récit qui justifie cette protection n'est jamais innocent : il rassure, certes, mais il enferme tout autant.
C'est ici que l'œuvre de l'Amana se poursuit. Elle ne s'accomplit ni dans une rupture brutale, ni dans une violence faite à soi-même, mais dans une lente restitution de l'être à lui-même.
Elle ne détruit pas l'identité : elle en déplace le fondement. Elle ne combat pas les récits refuges : elle les rend progressivement caduques.
Pour cela, elle invite l'homme à redéfinir ses identités, non plus à partir des représentations biaisées de ses anciens récits ou ses boucliers émotionnels, mais à partir de représentations plus stables et plus ordonnatrices :
la dignité du dépôt sacré,
la confiance attachée à la responsabilité du gardien,
et plus génétalement la fidélité vivante aux thèmes symboliques, cette mise en mots de l'orchestration des besoins issus des élans vitaux.
Dans ce nouvel espace intérieur, le « Je » cesse de se réfléchir dans la peur ; il découvre d'autres contours et se constitue peu à peu de nouvelles identités.
Ainsi, l’Amana-Sulhie devient un véritable cadre de pensée et propose une manière nouvelle de se représenter soi-même.
La transformation bascule alors tout entière dans ce déplacement silencieux :
accepter de changer le miroir dans lequel nos différents « Je » se contemplent.
Il ne s’agit plus de se définir à partir du défaut fatal, mais d’accueillir l’Amana-Sulhie comme un nouveau principe d’interprétation de soi et de l’existence.
Alors, peu à peu, le « Je » cesse de se penser depuis ce qui l’entrave et commence à se reconnaître depuis ce qui, en lui, demande à vivre.
Le Soi et sa représentation
Il convient de distinguer le « Je » du Soi. Le Soi ( profond ) précède le langage, même si celui-ci est nécessaire pour en prendre conscience.
Il est cette réalité première de notre personne, enracinée dans le vivant et dépassant toutes nos constructions mentales.
En ce sens, il possède une dimension spirituelle. Il ne se confond ni avec nos pensées, ni avec les émotions qui les accompagnent, ni avec les identités auxquelles le « Je » s’attache.
Parler du soi, c'est à dire le représenter mentalement, c'est prendre conscience peu à peu, du point commun existant entre tous nos « Je » multiples, saisir la figure qui se forme derrière eux.
Le « Je » agit ; le Soi demeure.
Le premier s'actualise dans les contextes mentaux et façonne l'idée fractionnée que nous nous faisons de nous-mêmes par nos comportements
Le second reste cette présence constante vers laquelle convergent silencieusement nos actes.
Lorsque ces derniers deviennent fidèles aux élans vitaux, le Soi représenté se forme alors comme la lente sédimentation de cette fidélité, jusqu'à épouser peu à peu les contours du Soi profond, dont il n'était depuis toujours que le reflet imparfait.
L’incarnation nécessaire
Cependant, il faut le reconnaître avec lucidité : la pensée seule ne suffit pas à enrichir notre existence de vécus concrets.
On peut comprendre, analyser, vouloir et pourtant demeurer immobile.
Ainsi faut-il également que ces « Je » décidés à porter un vécu fidèle, se lève, et que l'homme exige une incarnation.
Il va la trouver dans le récit du « Je me lève en paix » qui est la phrase qui introduit la Sulhie.
Celle-ci est ce par quoi les comportements se spécialisent, ce par quoi l’élan devient geste, ce par quoi l’intuition devient expérience, ce par quoi la transformation cesse d’être une idée pour devenir une réalité vécue.
Alors seulement, le mouvement peut s’accomplir, et l’identité, enfin, cesser d’être un récit… pour devenir une présence.
La promesse du levier
Ce quatrième levier constitue, en quelque sorte, l’aboutissement de tout ce que l’Amana a progressivement éclairé. Il offre à l’homme la possibilité de se définir autrement et d’envisager une existence où la peur, sans nécessairement disparaître, cesse d’être souveraine et de demeurer le principe organisateur de l’action.
À sa place peuvent désormais s’installer les compréhensions portées par les trois premiers leviers, devenues autant de directions intérieures à partir desquelles l’homme peut orienter ses choix, ses objectifs et ses comportements.
Il ne se définit plus seulement depuis ce qu’il redoute, ce qu’il évite ou ce dont il cherche à se protéger, mais depuis ce qui, plus profondément, cherche à s'accomplir : ses quatre élans.
C’est un basculement profond qui s’opère. L’homme désire moins protéger une image de lui-même qu’honorer une fidélité.
Il se découvre désormais comme celui qui peut offrir à sa vie quotidienne des expériences capables de la nourrir plutôt que de la réduire.
Ainsi éclairé par ce que l’Amana restaure, il se donne des objectifs et se projette dans une action concordante avec ce qui, dans son for intérieur, veut s'épanouir.
Mais cette nouvelle orientation ne suffit pas encore : les anciens mécanismes demeurent, inscrits dans ses pensées, ses émotions, ses tensions et jusque dans les réactions de son corps.
Il lui faut désormais, par la Sulhie, accomplir le mouvement le plus intime : se réconcilier viscéralement avec ses anciennes voies, afin que ce qui cherche désormais à le faire vivre puisse se déployer sans lui déclarer la guerre.
Pratique micro
Rituel de clôture quotidien (3 minutes) :
• Quel thème ai-je servi aujourd’hui ?
• Quel élan ou quel besoin ai-je ainsi honoré ?
• Quelle porte s’est rouverte, même un peu par mes actions ?
• Comment je me suis défini à ce moment ? ( par exemple, comme quelqu'un qui agit pour...)
Ce simple rituel de questionnement « grave » l’expérience et accélère les définitions nouvelles des « Je ».
Résumé du mouvement de l'Amana
L’Amana commence à l’instant où tu reconnais que la confiance reçue par le dépôt sacré de la Vie trace le chemin.
Une voie, qui sans trahir ce qui demande à vivre en toi, te permet de t’affranchir des comportements d’évitement en demeurant fidèle :
• aux élans vitaux qui t’ont été confiés,
• à la dignité du rôle de gardien,
• aux directions intérieures qui en sont nés: les thèmes symboliques
• et à la quête d'identités nouvelles qui, patiemment, rouvrent les portes.
« L’Amana n’est pas seulement une responsabilité. C’est une confiance reçue qui appelle un acte fidèle. »
Dès lors, tu n’es plus condamné à rejouer la même histoire.
Une autre manière de vivre devient possible.
Une vie conduite non par la peur,
mais à partir de ce qui fait sens pour toi.